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Les derniers jours de la distillerie Pernod Fils


- Quelle différence il y a-t-il entre Noé et l’absinthe ?
- Noé sauva nos pères, mais l’absinthe perd nos fils !
Écoutez bien : « Pernod Fils », marque éponyme du triomphe de la Fée verte au point que ce nom propre deviendra sous peu un nom commun.

À David Nathan-Maister.

Son excellence mise à part, l’absinthe, premier anisé de l’histoire à finale amère et cocktail tonique de plantes réputées médicinales, a profité des malheurs du vignoble français (champignons oïdiuim en 1845, insecte phylloxera vastatrix en 1863 et moisissure mildiou en 1878) pour se faire une place au soleil. Fatalement, les lobbies du vin ne lui pardonnèrent jamais ce péché originel et la combattirent sans fin par tous les moyens. En France, pays traditionnellement acquis à Bacchus et dans lequel le dieu malicieux de la bière (Gambrinus) est quasiment inconnu, il leur fut aisé de présenter l’absinthe, ce « lait du Jura franco-suisse » comme un « alcool de l’Est ». Or, dans la seconde moitié du XIXe siècle, tout ce qui provient de l’Est sent le souffre et si ce n’est la poudre. En 1870, les Prussiens annexent l’Alsace-Lorraine et si des brasseries ouvrent en grand nombre à Paris, les consommateurs qui s’y pressent viennent y défendre des exilés volontaires et conspuer les casques à pointe.

Leal de Camara (divers généraux dont Joseph Gallieni) :
- Il n’y a pas d’affaire Dreyfus, scrongnieugnieu !
L’Assiette au Beurre, 1905.
Cette phrase fut prononcée par Jules Méline, Président du Conseil,
le 5 décembre 1897, à la Chambre des Députés.
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Dès 1867, trois pétitionnaires réclament au Sénat la suppression pure et simple de l’absinthe puis en 1872 (1), la loi taxe fortement l’absinthe à l’octroi des villes, signes patents que si son succès agace, les pouvoirs publics n’oublient pas de prélever leur quote-part sur cette indéniable réussite commerciale. Et déjà, la rumeur publique enfle d’une plaisanterie qui fera vite florès : - Quelle différence il y a-t-il entre Noé et l’absinthe ? - Noé sauva nos pères, mais l’absinthe perd nos fils ! Écoutez bien : « Pernod Fils », marque éponyme du triomphe de la Fée verte au point que ce nom propre deviendra sous peu un nom commun.

Couverture plaquette publicitaire Pernod Fils, 1896.
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C’est donc en toute logique que l’écrivain naturaliste Joris-Karl Huysmans décrit, en 1887, l’absinthe Pernod comme la favorite des militaires dans son article : L’Avenue de la Motte-Piquet paru dans La Revue Indépendante : Mais, aujourd'hui, ces cafés qui regorgèrent d'uniformes sont presque déserts. Une brasserie, située au bout de l'avenue, au coin d'une rue voisine, a détourné le cours de cette clientèle dont le crédit était, ailleurs, épuisé peut-être. Modernisée par des dorures et des jeux de glaces, entourée de divans en velours grenat et plafonnée d'un ciel roux sur lequel cuisent, aux flambes du gaz, des oiseaux peints, cette brasserie est munie, en fait de meubles, d'un dressoir sur lequel se relèvent en sentinelles des inépuisables bataillons bivouaqués en cave, les bouteilles aux formes les plus diverses : absinthes coiffées d'un capuchon d'argent et écartelées sur la poitrine de la croix de Genève, avec le nom de Pernod, sur fond cobalt ; amers Picon, enveloppés comme les bonnes de chez Duval, de la gorge aux pieds, par le tablier blanc de leur étiquette ; flacons aux cous bossués de glandes, au buste couvert par la serviette en couleur d'une petite affiche ; nounous à bavettes de papier rouge et à grosses tétines pleines de menthe verte ; commères à bedaines pour le curaçao ; gamines brunes et nues, fleuries d'une feuille de vigne, au bas du ventre, garçonnes grandelettes sans seins et sans hanches, réservées aux présomptueuses impostures des fines champagnes et des grands cognacs.

Peu avant 1888, Louis-Alfred Pernod (1836-1910), fils de Louis Pernod et de Louise-Hermine Liermann, originaire du Grand Duché de Bade marie sa fille à un officier prussien. Il faut croire que ce suisse ne gardait pas plus rancune aux velléités autrichiennes que françaises ou russes de dominer son pays, et qu’il n’avait prêté qu’une oreille distraite aux thèses aberrantes du pamphlétaire Édouard Drumont développées dans : La France Juive devant l’opinion (Paris, C. Marpon et E. Flammarion, 1885), un brûlot encourageant à la haine des Prussiens et dénonçant un soi-disant complot judaïsant contre l’état français. Il n’est peut-être pas sans intérêt de préciser qu’en 1884, un article très laudatif d’A. Froemer dans Le Panthéon de L’Industrie avait présenté la Maison Pernod Fils comme une entreprise à l’avant-garde technologique et exemplaire quant au traitement social de ses ouvriers.

M. Veil-Picard à Pontarlier
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Les Veil-Picard acquièrent Pernod Fils

Le 21 janvier 1888, les deux frères et banquiers bisontins Arthur-Georges (1854-1944), et Edmond-Charles (1856-1947) Veil-Picard acquièrent la société Pernod Fils dont Louis-Alfred Pernod conserve néanmoins une part. La dénomination de l’entreprise reste « Maison Pernod Fils », la raison sociale devient « Veil-Picard & Cie » et le rapport de force originel est inversé : Pontarlier devient le siège de la firme et Couvet, sa succursale. Notons enfin que selon l’excellente étude de Robert Genevoy parue dans Les Archives Juives (N°5 en 1985) les frères Veil-Picard donnent procuration, le même jour à Louis-Albert Borel, comptable à Couvet, à Philippe-François Favarger, négociant « audit lieu » et à Louis Weibel, banquier à Fleurier, pour gérer les affaires de la nouvelle société. Ajoutons qu’ils furent formidablement bien inspirés et par leur choix de placement de fonds dans cette société et par celui de ne rien changer à une équipe gagnante. Pour être absolument précis, notons enfin qu’Arthur-Georges et Edmond-Charles achètent Pernod Fils avec l’appui discret de leur frère Léon-César (1860-1921), troisième membre fondateur de la société : Les Fils de Veil-Picard (14, Grande Rue à Besançon).
Patatras, le 24 novembre 1888, le journal La Petite France accuse Edmond-Charles d’avoir acheté 20 000 Francs sa nomination de chevalier dans l’ordre de la Légion d’Honneur ! Jalousie ? Assurément, mais calomnie également et pis, antisémitisme patent de la part de Daniel Wilson, l’escroc légendaire de « L’affaire des décorations » ayant provoqué, en 1887, la démission de son beau-père, le Président de la République, Jules Grévy. « La Petite France » (journal méritant bien son nom ce jour là) appartient pour partie à Daniel Wilson (ou à tout le moins à son épouse) et pour l’autre aux propriétaires d’une imprimerie tourangelle bien connue. Nul procès ne fut nécessaire pour prouver qu’un légitime décret du Ministère de l’Intérieur (12 janvier 1884) avait attribué à Edmond-Charles la Croix de la Légion d’Honneur pour son dévouement, courage et mécénat du Bataillon des Sapeurs Pompiers de Besançon dont il était capitaine depuis 1881. Edmond-Charles, pour sa part, se contenta d’en rire : « 20 000 Francs. C’est une plaisanterie ! Ma croix m’a coûté trois millions ! », c’est-à-dire, le montant de l’ensemble de ses dons ou de ceux de sa famille à la collectivité.

Traite Pernod Fils signée par Roger Borel
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La générosité de la famille Veil-Picard

La générosité de la famille Veil-Picard (originaire de Hagenthal-Le-Haut en Haute-Alsace et qui fournit des drapiers au Locle ou à Neuchâtel vers 1798 avant que ses premiers membres rallient Besançon vers 1822) est effectivement bien connue des bisontins. Tout comme Élisée Cusenier (1851-1928), le distillateur d’Ornans, bienfaiteur des œuvres sociales bisontines ; Adolphe Veil-Picard (1824-1877), père d’Arthur-Georges et d’Edmond-Charles, jouit dans la ville d’un monument honorant sa mémoire.
Ce franc-maçon de la Loge « Sincérité, Parfaite Union et Constante Amitié Réunies » contribua par ses divers dons à renouveler les adductions d’eau de sa cité (Chaprais et Saint-Ferjeux), permit la construction des quais de Strasbourg (aujourd’hui : de Battant) et d’Arênes (aujourd’hui : Veil-Picard), la création de la Salle d’Asile Saint-Paul, d’une Bibliothèque populaire, la bonne fin des fouilles archéologiques de Saint-Jean, épaula les écoles publiques pour récompenser les élèves méritants ou finança entièrement la grille autour du jardin de la synagogue du quai de Strasbourg. Faut-il ajouter qu’Adolphe Veil-Picard fut administrateur de la succursale de la Banque de France, juge au Tribunal de Commerce, administrateur du lycée, conseiller municipal, commandant des Sapeurs-Pompiers –il les dota de nouvelles tenues et de pompes modernes-, et Chevalier de la Légion d’Honneur (1875) tout comme son fils Arthur-Georges (1887), par ailleurs élevé à la dignité d’Officier en 1904 (décret du 1er janvier signé par Émile Loubet) ? Lorsque Adolphe Veil-Picard décéda subitement, tout Besançon se pressa à ses obsèques.
En 1924, lors de l’inauguration, promenade Granvelle -la famille Veil-Picard y possédait notamment le Café du Helder-, du monument élevé par souscription publique à sa mémoire (sculpteur : Alfred Boucher, le professeur puis ami d’Auguste Rodin), la famille fit un don de 100 000 Francs à la municipalité en faveur des œuvres de bienfaisance. Las, la statue fut dégradée durant la guerre de 1939-45 par de nouveaux antisémites puis restaurée par Albert Pasche (un élève d’Alexandre Falguière). Le monument fut inauguré une seconde fois en 1951, et la famille réitéra son don à la ville.

La distillerie Pernod Fils transformée en hôpital.
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En fait, Edmond-Charles doit sa mésaventure au fait d’avoir laissé relater les forfaits de Daniel Wilson dans le journal gambettiste Le Paris dont il fut propriétaire de 1881 à 1888. Par esprit de revanche, et patiné d’une solide crasse intellectuelle, le journal Le National, de tendance comme son nom l’indique, ultranationaliste, n’hésita pas à écrire, le 25 novembre 1888 : L’arrivée des frères Veil-Picard à Paris coïncida précisément avec l’exhibition au Jardin d’Acclimatation de deux naturels de l’île de Ceylan. (…) La ressemblance des futurs légionnaires avec les deux spécimens dégénérés de la race simienne frappa vivement les habitués du turf. De ce jour, les deux frères Veil-Picard ne furent plus connus, dans le monde élégant, que sous le qualificatif des Deux Singhalais.

Les Veil-Picard éleveurs

L’allusion au turf n’est pas anodine puisque les deux frères furent des éleveurs émérites et à ce titre, des figures des paddocks ainsi qu’en attestent leurs caricatures par Sem (Georges Goursat, dit) : Edmond Veil-Picard, lithographie du recueil Le Turf en 1900 ou Yola Letellier et Arthur-Georges Veil-Picard aux courses de Deauville en 1923. De 1891 à 1910, Charles-Edmond Veil-Picard, propriétaire d’un haras à Neaufles-Saint-Martin par Gisors (Eure) enchaîne effectivement les succès sur les hippodromes de Maisons-Laffitte ou de Longchamp avec ses fleurons : Clarisse, Saint-Ferjeux, Floride, Clyde, Biniou ou Pierre-Bénite. Arthur-Georges s’élance sur les traces de son frère à compter de 1907 et il deviendra, en ce domaine, le plus sérieux concurrent de Marcel Boussac, l’industriel célèbre du textile. Ses chevaux fétiches furent Pimlico (1907), Jumelle (1909), Cheshire Cat (1911), Ultimatum (1913), Prince Christian (1914), Gunpowder (1927), Baoulé (1927), Ingré (1932), Lands End (1933), Pullcherimus (1934) ou Fleuret (1935). De 1909 à 1939, il remportera six fois le Grand Steeple-Chase de Paris (Auteuil) avec cinq chevaux différents. Le Prix Arthur-Georges Veil-Picard, décerné en avril, sur l’hippodrome d’Auteuil honore sa mémoire.

Dans l'hôpital-distillerie, les malades sont installés sur les caisses d'absinthe
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En 1895, André Lajeune-Vilar brode à sa façon sur le mariage de la fille d’Albert-Louis Pernod ou l’achat supposé de sa décoration par Edmond-Charles Veil-Picard dans Les coulisses de la presse - mœurs et chantages du journalisme (Paris, André Charles). Entre autres affabulations, il y accuse notamment les Veil-Picard d’avoir orchestré une déstabilisation de l’entreprise Pernod, via leurs journaux, pour la… racheter à meilleur prix ! Imagine-t-on Louis-Alfred Pernod, nullement aux abois financiers, vendre son entreprise à des hommes qui l’auraient traîné dans la boue ?
A. Bonnet qui se targue d’avoir été à l’origine du rapprochement de Louis-Alfred Pernod et des frères Veil-Picard avant d’être joué par ces derniers ne fait pas davantage dans la dentelle dans La Vérité sur la Maison Pernod-Fils, Veil-Picard & Cie - Réponse à une brochure publiée par la Maison Pernod, libelle publiée chez A. Coulond, à Paris, l’année 1900. Ce licencié en « droit » n’avance qu’un argument méritant discussion. Il vitupère sans cesse contre l’affirmation selon laquelle l’alcool de vin servant à la macération et à la distillation de l’Absinthe Pernod Fils soit réellement du trois-six de Montpellier comme indiqué dans la plaquette publicitaire éditée par la maison en 1896 (Eugène Dentu – 3 & 5, place de Valois, Paris). Ici, M. Bonnet dit peut-être vrai. Vu les malheurs de la vigne cités en préambule de cet article, il y a fort à parier que le « trois-six de Montpellier » (le plus vanté de son époque), soit vite devenu, rare et onéreux. On peut donc en déduire que la fabrique Pernod Fils, comme ses consœurs suisses ou pontissaliennes furent parfois contraintes de le remplacer par un trois-six moins coté.
Fallait-il pour autant le clamer sur les toits dès lors que l’absinthe était déjà décriée par ses adversaires comme un casse-poitrine, allégation ne valant que pour les ersatz colorés chimiquement et fabriqués avec des… alcools de patates ? Dans ce ramassis de sottises, on lit encore : Le mauvais alcool, voilà l’ennemi ! clament les Veil-Picard, qui ne craignent pas d’agiter des cordes dans une maison de pendus. (…) L’industrie de l’absinthe a une mauvaise réputation, mais il n’y a pas de sales industries ; il n’y a que des sales gens.

Giovanni Boldini : Georges-Arthur Veil Picard, pastel, 1887.
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« Sales gens » ou jalousie pure ?

« Sales gens », le bras financier ayant permis à cette marque de se hisser au rang des premières au monde ? « Sales gens », les donateurs aux « familles nécessiteuses » dès la déclaration de la première guerre mondiale ? « Sales gens », les promoteurs d’une « Ambulance Pernod » ou hôpital militaire annexe improvisé dans l’usine ? « Sales gens », les banquiers ayant courageusement œuvré à ce que cette marque ne disparaisse pas après la prohibition de l’absinthe ? « Sales gens », les donateurs aux musées de Besançon ou du Louvre ?
Comme nous l’avons souligné, les frères Veil-Picard ne changèrent rien à une équipe gagnante mais ils lui assurèrent les moyens financiers de tout investissement technique profitable. Des 450 litres d’absinthe quotidiens d’avant 1888, on arriva à 25 000 litres dans l’usine flambant neuve de 1905. Natif de Couvet, l’ingénieur Arthur Borel, directeur de l’usine de Pontarlier, à compter de 1878, fit toute sa carrière dans la maison. Ses fils Maurice et Roger continuèrent à défendre les couleurs de l’anis après l’interdiction de l’absinthe. En 1936, sa petite fille, Betty et son mari, Albert Hégi lancèrent, en Suisse et plus précisément, aux Verrières, l’anis à 40°. Même retiré de l’affaire Pernod Fils, en 1894, Louis-Alfred demeura commanditaire et conseiller jusqu’à son décès en 1910. Enfin, Maurice Maître-Sébille fut de l’avis général, un contremaître d’exception. Michel Debonne écrit dans Pernod Rama, N°15, au printemps 1973 : "Le capital porté sur chaque carnet d’ouvrier [fonds de retraite créé en 1873} s’accroît d’année en année. (…) Pernod Fils avait trouvé des marchés dans toutes les parties du monde. Rien ne laissait plus rêveur que d’assister au chargement des wagons de chemin de fer qui venaient se ranger le long des quais d’expédition de l’usine. La destination était indiquée en grosses lettres sur chaque caisse. : États-Unis d’Amérique, République d’Argentine, Soudan, Indochine, Madagascar… (…) Cependant, les campagnes anti-alcooliques se succédaient, et le 16 mars 1915, paraissait le décret fatal. Au mépris de toutes les assurances données, aucune indemnité ne fut accordée aux fabricants. Des quatre projets de loi déposés à ce sujet au Parlement, aucun n’a abouti. (…) L’état mit un an pour payer aux cultivateurs les plantes d’absinthe qu’ils possédaient mais celles détenues par les fabricants ne leur furent jamais remboursées : un million de kilogrammes de plantes fut détruit sans compensation (2). D’autre part, les stocks de liquide furent réquisitionnés pour la fabrication des poudres : trois millions de litres d’absinthe furent ainsi livrés à l’administration, pour le prix dérisoire de 48 centimes le litre…"
Aussi, après l’interdiction de l’absinthe pour de douteuses « raisons sanitaire », une nouvelle blague réchauffa le cœur des poilus : - L’absinthe perd nos fils mais l’Amer Picon les sauve, témoignage éloquent que la fée verte fut largement remplacée par d’autres stimulants jugés plus appropriés par l’état-major…

Giovanni Boldini au travail.
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L’Ambulance Pernod Fils

Le Courrier de la Montagne du 30 août 1914 (Archives Municipales de Pontarlier) dresse la liste des « dons reçus pour être distribués aux familles nécessiteuses pendant la guerre ». Normal ou pas, la plus grosse obole est celle des Frères Veil-Picard : 5.000 Francs.
Le Musée de Pontarlier conserve un extrait du Rapport annuel de l’Usine Pernod Fils – Exercice 1914 relatif à « L’Hôpital pour blessés militaires » : "Dès la déclaration de la guerre, nous avons décidé et entrepris la création d’une ambulance pour les blessés. Placé sous l’autorité militaire, notre hôpital est rattaché comme Hôpital auxiliaire N°1 à l’Hôpital mixte de Pontarlier. Le docteur Renaud de Jougne, Aide-Major de 1ère classe et Chef du service de santé de la place de Pontarlier assure le service médical avec le concours de Melle Madeleine Dubied de Couvet, infirmière cheftaine et de trois infirmières diplômées de Sainte-Croix et de personnes dévouées, des deux sexes, de la ville. La direction a été confiée à Madame Arthur Borel et à M.M Maurice et Roger Borel…
Le Courrier de la Montagne du 17 janvier 1915 détaille les dons fait à « L’Ambulance Pernod Fils » : des sous-vêtements chauds de la légation anglaise de Berne ; idem des cheminots ; des coussins des enfants des écoles ou des sous-vêtements, des pantoufles et du miel de particuliers français, suisses et anglais…
Vers 1919, le chocolatier Jean-Victor Kohler se rendant de Suisse à Paris par le chemin de fer remarque les bâtiments Pernod Fils inoccupés et entre en relation avec Maurice Borel. Prévenus, les Frères Veil-Picard se résolvent à vendre les murs et dès 1920, la Société chocolatière Peter–Cailler–Kohler (« P.C.K » pour les pontissaliens) s’installe dans une partie des locaux de l’ancienne usine Pernod Fils. Toutefois, désireux de ne pas laisser disparaître cette marque prestigieuse, les Frères Veil-Picard se rapprochent de leur ancien concurrent Jules Pernod (Absinthes Jules Pernod de 65, 68 et 72° produites à Montfavet près d’Avignon) qui s’est montré très imaginatif depuis 1915 en commercialisant pas moins de cinq anisés :

* Le Vin Pernod, sans absinthe, parfumé à l'anis, 30°, 1915 (mistelles dans infusions de plantes dont anis, oranges amères, quassia, camomille, carvi….)
* Le Velours Pernod 30°, liqueur anisée, 1918 (de couleur rouge pour éviter tout rapprochement avec l'absinthe).
* L'Anis Pernod 30°, 1920.
* Le Pernod Oxygéné, anis supérieur 30°, 1920.
* L'Anis Supérieur, Velours Blanc Pernod 30°, 1920.{mospagebreak title=Jules Pernod et Pernod Fils}

Giovanni Boldini : Mme Jules Veil-Picard, huile sur toile, 1897.
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Jules Pernod et Pernod Fils

Las, J. Pernod décline leur offre (voir article M. Debonne dans Pernod Rama, N°17, automne 1973) estimant que la marque « Pernod Fils » est trop connotée « absinthe » pour faciliter la vente d’un anis. Les Veil-Picard se tournent alors vers André Hémard (notamment Pâle Absinthe produite à Montreuil-sous-bois près de Paris) qui vient de lancer avec succès son Amourette verte, anisette de 30° dont la recette comprend de l’anis, du génépi des Alpes, de la centaurée, de la mélisse, de l’hysope, des écorces d’orange, de la sarriette, du coriandre, des racines et semences d’angélique, de l’estragon, du persil et de l’aunée (voir M. Debonne. Pernod Rama, N°16, été 1973). L’accueil, plus chaleureux aboutit à une fusion en 1926, suivie, après… procès d’une seconde, en 1928, avec le réfractaire… Jules Pernod !
Les « Établissements Pernod » se développent alors harmonieusement jusqu’à la seconde guerre mondiale. On vit alors, les Maisons Hémard & Pernod Fils Réunies s’installer, un temps, dans les locaux de l’usine A. Junod à Pontarlier. On se souvient du slogan populaire : « Et, un Pernod pour Arthur ! » qui désignait le fils d’Arthur-Georges, un jeune homme aussi porté sur la fête que l’illustre Prince de Galles de la Belle Époque. L’occupation vit, en revanche, les Frères Veil-Picard contraints de démissionner du Conseil d’Administration mais « leurs intérêts furent sauvegardés par leurs alliés et associés demeurés au conseil (Jean Allier, Jacques Foussier, André Pernod et Jean Hémard » (voir Archives Nationales AJ40 638). À leurs décès, ils détenaient encore un grand nombre d’actions de la firme Pernod.La famille Veil-Picard fut des intimes du peintre mondain italien Giovanni Boldini qui fit le portrait au pastel d’Arthur-Georges en 1887 ou celui de sa belle-sœur, Mme Jules Veil-Picard (huile puis pastel et pointe-sèche en 1897). Observons que celle-ci, née Olga Mosticzker convainquit, la même année, G. Boldini de faire le portrait du poète Robert de Montesquiou ou remplaça, à compter de 1904, Marguerite Charpentier (épouse de Georges Charpentier, l’éditeur d’Émile Zola) à la tête de la Pouponnière, œuvre qui vint en aide aux mères en détresse de 1891 à 1958. Collectionneur d’art avisé, Arthur-Georges posséda notamment seize Honoré Fragonard ou un Goya (Corrida) aujourd’hui au Metropolitan Museum (New-York). En 1901, il donna un Édouard Detaille et un Alphonse de Neuville au Musée des Beaux-Arts de Besançon ; en 1917, il vendit au profit des éprouvés de la guerre, La fille de Melle Gérard de Fragonard ; puis donna d’autres œuvres de Fragonard ou du sculpteur Jean-Antoine Houdon au Musée du Louvre. Comme les familles Rothschild ou David-Weill, il vit ses collections en partie démantelées par les nazis pendant que l’un de ses éleveurs de chevaux préférés, Joseph Ginzbourg, était également traqué.

L’Amourette, 1920. Selon M. Debonne, l’affichiste a fait poser Mme Razy, une bonne cliente de la maison A. Hémard. En pyjama d’homme, elle arbore une coupe de cheveux « garçonne », caractéristique de l’époque.
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Du Pernod dans les maisons closes

La 12 août 1901, La Libre Parole, déjà évoquée, porte curieusement l’incendie de l’usine Pernod Fils de Pontarlier en couverture et un article anonyme : Une distillerie d’absinthe en feu rappelle que cette usine est aux mains de fils d’un « banquier juif». Toujours aussi subtil, le même journal titrera, en 1902, lors du décès d’Émile Zola vraisemblablement volontairement asphyxié pas son « fumiste » : Un fait-divers naturaliste : Zola asphyxié. Puis, de guerre lasse, la presse nationaliste n’étrillera plus qu’avec quelque amertume la maison Pernod. Ainsi, le ton de Gaston Cohen est presque bonhomme dans son article, L’Affaire Pernod, paru dans le N° spécial du Crapouillot, Les bonnes affaires (novembre 1937) lequel place cette société à côté, par exemple, du commerce juteux des « Maisons closes » : Le premier verre de Pernod [il s’agit d’absinthe et non d’anis] avait le double effet de rafraîchir le gosier et de verser du feu dans les profondeurs de l’être ; le second verre attisait l’incendie intérieur et donnait leur envol à des rêves cachés ; avec le troisième, on atteignait à des béatitudes supra-terrestres à moins que l’on ne choisisse de rentrer chez soi pour tout casser, ce qui est aussi une joie… Un second article du Crapouillot (Comment on devient millionnaire ? dans le N°spécial Les Gros de septembre 1953) sera plus anecdotique encore…
Enfin, la jalousie, la haine du prussien et l’antisémitisme rampant affectèrent jusqu’aux relations de Louis-Alfred Pernod avec la bonne société de Neuchâtel. Lorsqu’en 1892, celui-ci édifia, au bord du lac une superbe propriété (7, rue Saint-Nicolas – architectes Colomb & Prince), il invita, à l’inauguration, tout le gratin de la ville, lequel… snoba effrontément l’événement. Louis-Alfred fut très affecté de cet accueil et délaissa très vite le « Château des Fleurs » pour sa villa covasonne (Nesserd). Les Neuchâtelois rebaptisèrent l’édifice, « Château bleu » (allusion à la bleue) ou « Château des pleurs ». Jean-Jacques Charrère, ancien journaliste au Temps ou au Courrier du Val-de-Travers et désormais distillateur sorti du bois estimait en 1988 que ces producteurs de vin blanc jalousaient la réussite du vallonier.
Nous achèverons notre propre article sur des notes plus gaies. Tel cet épisode de la vie de Blaise Cendrars (natif de La Chaux-de-Fonds en 1887 et décédé à Paris en 1961), relaté dans son livre, Bourlinguer (Paris, Denoël, 1948). Non daté, ce souvenir prend place entre 1937 et 1948, et remonte à un séjour chez son amie Eugenia Huici Arguedas de Errázuriz (1860–1951). Fille d’un propriétaire de mines d’argent chilien, E. Errázuriz, que B. Cendrars nomme aussi parfois dans ses livres « dame Panckoucke » fut un mécène de Pablo Picasso, Jean Cocteau et bien d’autres. John Singer Sargent fit son portrait en 1880 et… G. Boldini en 1892.

Les Maisons Hémard & Pernod Fils Réunies dans les locaux de l’usine A. Junod à Pontarlier vers 1927. Remarquer l’affiche L’Amourette sur le premier bâtiment.
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Témoignage de Claude Borel

C’était le jour de l’Assomption, à Biarritz, à l’Angostura, chez l’indienne. Dehors, il pleuvait (….) Comme deux sots nous n’avions pas pensé au pont du 15 août. Les domestiques étaient de sortie et avaient emporté les clés de la cuisine, du bûcher et de la cave, et, en ville, tout était fermé, les banques, les boutiques, ou envahi, les bars et les restaurants, par la foule des congés-payés, et nous n’avions aucune envie de sortir, n’ayant pas cent francs à nous deux. Force avait été (…) d’improviser une dînette (…) et de nous pocharder gentiment avec les quelques bouteilles de whisky, de mançanilla,, d’Anis-del-Mono trouvées au garage (et un litre de Pernod d’avant-guerre, oublié dans ma voiture, l’autre jour, en rentrant d’Espagne) et l’après-midi s’écoulait gaiement (…) laissant parler ma chère et vieille amie qui sautait d’un sujet à l’autre (…) des grandes modistes et des grandes couturières dont elle avait été la cliente extravagante celle qui donnait le ton, des peintres qui avaient fait son portrait (Sargent, Boldini)…
Ne quittons pas l’Espagne avec ce témoignage de Claude Borel, exhumé des incomparables archives du Musée de Pontarlier : À ma naissance, en 1927, mon grand-père Arthur Borel qui avait été directeur de l’usine d’absinthe Pernod Fils à Pontarlier me mit dans la bouche une cuillère trempée dans l’absinthe. Cette intronisation symbolique me faisait entrer au club des grands initiés ou des pervertis incurables selon qu’on était partisan ou ennemi de la Fée verte. (…) En 1935, nous allâmes en vacances en Espagne, pays où l’absinthe n’était pas interdite. Je vois encore mon père attablé dans un café de San Sebastian avec son verre d’absinthe et la bouteille d’absinthe José Banus – Tarragona. Il faut dire qu’à cette époque, dans les bonnes maisons on laissait la bouteille sur la table devant le client…

Pernod Fils Tarragona

Je précise que l’usine de Tarragone (Catalogne) fut créée par Pierre Pernod (Pernod S.A – Couvet - Suisse) en 1912. Arrière-petit fils de Henri-Louis Pernod, petit-fils de Louis-Édouard Pernod (dit Édouard Pernod I) et fils de Célestin-Édouard Pernod (dit Édouard Pernod II), cet entrepreneur courageux avait courageusement fait front à la prohibition suisse de 1910, en se reconvertissant notamment avec succès dans les vins mousseux. Puis, sa firme ayant toujours largement exporté dans les deux Amériques, il opta pour cette implantation espagnole avant de lancer deux similaires d’absinthe : L’Anabsinthine et le Réglisse Pernod. En 1936, la filiale de Taragonne rejoint tout naturellement les Établissements Pernod lorsque ceux-ci reprirent Pernod S.A Suisse.
Animée par le pétulant, José M. Banus, cette unité de production donna toute satisfaction à ses nouveaux propriétaires jusqu’à ce qu’ils tentent de lancer vers 1965, le « Pastis 51 » à l’international et notamment en Espagne. Estimant alors que l’Absinthe Pernod S.A Espagne (98, Gran Via Carlos III - Taragona) leur faisait concurrence, ils tentèrent de convaincre J.M Banus d’arrêter sa production d’absinthe et de faire pression sur les autres distillateurs espagnols pour qu’ils fassent de même. Pour notre plus grand bonheur, ils n’y sont pas parvenus… d’autant que vers l’an 2000, l’existence d’absinthes espagnoles poussa les distillateurs français à… ressortir leur savoir-faire… Pour la petite histoire, notons aussi que 1965 est également l’année où le Pastis 51 (45°) est enfin autorisé en Suisse, les autorités ayant fini par admettre que « 51 » désignait l’année de commercialisation et non le titre alcoolique…
Le « connoissseur » ou l’historien observe, non sans perplexité, que Tarragone fut également la ville d’exil des Frères Chartreux suite à l’expulsion de France de leur congrégation par le P’tit Père Émile Combes. Ils y produisirent leur spécifique élixir de 1903 à 1940 hors l’embouteillage effectué à Marseille. Il faut probablement voir là une des causes de l’installation de la société Édouard Pernod dans cette ville dotée d’un port dynamique ouvert sur l’Orient. Au demeurant, n’est-ce pas un distillateur d’absinthe, Élisée Cusenier pour ne pas le nommer, qui fit des pieds et des mains pour acheter en 1904 et animer jusqu’en 1929, la marque des Chartreux à l’état français l’ayant confisqué ? (3) Les moines retournèrent donc en France en 1940 mais leurs liqueurs verte ou jaune furent encore produites à Taragonne, pour leur compte, jusqu’en 1989…

Le laboratoire Pernod Fils à Montreuil-sous-bois dans un dépliant publicitaire.
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Remerciements
Je remercie pour leur aide apportée à l’iconographie de cet article, les musées G. Boldini (Ferrare), d’Orsay et de Pontarlier ainsi que Catherine Brun, Monique Rauber, Françoise Roullier et Peter Schaf.

(1) Consulter à ce propos l’irremplaçable essai d’Edmond Couleru : Au pays de l'absinthe, y est-on plus criminel qu'ailleurs ou moins sain de corps et d'esprit ? Un peu de statistique, s.v.p... (Préface d'Yves Guyot), Montbéliard, Société Anonyme d’Impression Montbéliardaise, 1908.
(2) Voir sur ce sujet Benoît Noël : Sur les traces de la fée verte, La Racontotte, N°83, Mont de Laval, août 2008.
(3) Lire Michel Steinmetz : Chartreuse – Histoire d’une Liqueur – Guide de l’Amateur, Grenoble, Glénat, 2006.