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La fée verte se joue d'un généalogiste

 

Refuser à Suzanne-Marguerite Henriod d’être la mythique « Mère Henriod » du fait qu’elle n’a que 13 ans en 1769 ne constitue pas un argument recevable puisqu’il tombe sous le sens que « l’extrait d’absinthe » de 1769 est très loin de posséder les caractéristiques essentielles d’une absinthe suisse de tradition…

Dans une publication confidentielle imprimée par l’ami Jean Franck (éditeur du regretté fanzine, La Fée Vagabonde) : Verte ou bleue… L’absinthe à Couvet – Enquête sur les pionniers et Anciennes distilleries d’absinthe de Couvet, Couvet, Valoffset, 2009, Jacques Kaeslin reprend l’examen d’un copieux dossier. Hélas, il apporte très peu de neuf aux solides études de Pierre-André Delachaux (L'absinthe au Val-de-Travers : recherches sur ses origines, La revue historique neuchâteloise, janvier-mars 1997) ou d’Éric-André Klauser (Fête de l'Absinthe de Boveresse, cinq plaquettes publiées de 1998 à 2002) qu’il a d’ailleurs lues en diagonale. Son but essentiel en ce qui concerne les « pionniers » de l’absinthe est de contrer ma démonstration visant à identifier la fameuse « Mère Henriod » - herboriste covasonne supposée avoir la première distillé un « extrait d’absinthe » - comme étant Suzanne-Marguerite Henriod (1756-1843). Pour détruire cette thèse audacieuse, tous les arguments lui sont bons, délestés de la rigueur qu’implique la recherche historique. Ainsi, je ne suis pas le « seul » (page 7) historien à avoir proposé un prénom pour la « Mère Henriod » comme on va le voir.

J. Kaeslin ne mentionne pas les livres de Marie-Claude Delahaye

Tout au long de cette première partie, J. Kaeslin suit fidèlement l’article déjà nommé de P.A Delachaux qui écrivait lui-même s’inspirer du manuscrit Souvenir et généalogie – hélas non daté mais publié entre 1893 et 1915 - de Paul-Gustave Petitpierre (Fonds Borel-Girard, Archives de l’État de Neuchâtel). Plus curieusement, J. Kaeslin ne mentionne pas les livres de Marie-Claude Delahaye. Les a-t-il consultés ou a-t-il été comme moi déconcerté par les multiples changements d’opinion de cet auteur ?
M.C Delahaye écrit en 1987 : « La version la plus classique est que le docteur Ordinaire tenait la formule de l’élixir d’absinthe de la mère Henriod elle-même et qu’il la propagea dans tout le Val-de-Travers. » (page 16 de L’Absinthe – Histoire de la Fée verte, Paris, Berger-Levrault). Elle ne prénomme donc pas à cette date la « mère Henriod » mais elle va proposer un récit différent en 1990 sans expliquer son changement d’avis : « La version la plus classique et la plus plausible est que le docteur Ordinaire tenait la formule de l’élixir d’absinthe des sœurs Henriod, elles-mêmes. Il conseillait l’élixir à ses malades et la propagea ainsi dans tout le Val-de-Travers. » (page 12 de L’Absinthe – Art et Histoire, Paris, Trame Way). Dont acte, néanmoins… nous ne sommes pas au bout de nos surprises puisqu’en 1992, Mme Delahaye revient à sa première hypothèse : « la mère Henriod inventa un élixir à base de plantes dont les malades se trouvaient bien » (Revue L’Absinthe, N°3 ; Maisons-Alfort, septembre 1992). Soit, exit les sœurs et retour à la case départ… toutefois il y a plus ! M.C Delahaye poursuit : « À la mort du Dr Ordinaire, sa gouvernante, Melle Grandpierre, vendit la formule de l’élixir au major Dubied ». Mon Dieu n’avait-elle pas soutenu en 1990 que c’étaient les « Demoiselles Henriod » qui avaient vendu la recette au même major (page 12 de Art et Histoire) ?

Qui est la "Mère Henriod" ?

Las ou patatras, en 2001, Mme Delahaye va démentir les précédentes fables puis compléter l’épisode de la diffusion de l’absinthe dans le Val-de-Travers tout en renonçant à conclure sur l’épisode de la vente du précieux extrait. Cette fois, elle écrit : « La tradition qui consiste à dire que Pierre Ordinaire aurait légué à sa mort la mystérieuse recette à sa gouvernante Melle Grandpierre qui l’aurait ensuite vendue aux filles du lieutenant Henriod qui, elles mêmes, l’auraient cédé au major Dubied s’avère pure fantaisie » et ce d’autant plus que le docteur Ordinaire « n’a jamais eu de gouvernante ».
Diantre, c’est à n’y rien comprendre sauf à observer qu’en 1997 P.A Delachaux a publié sa brillante recherche ruinant notamment la thèse de la gouvernante. Bonne joueuse, M.C Delahaye cite P.A Delachaux en note et c’est la moindre des choses puisque ce texte lui permet enfin de prénommer la susdite « mère Henriod ». Elle l’appelle donc « Henriette » comme M. Delachaux et voilà donc deux des éminents spécialistes du sujet qui soutiennent une identité plutôt qu’une autre. Je ne suis donc pas le « seul » à m’avancer sur ce point même si j’argumente et étaye ma thèse avec un zeste d’humour étant donné la complexité quelque peu aride du dossier dont le lecteur avisé de cet excellent site voudra bien m’excuser. P.A Delachaux suppose ensuite que Henriette Henriod vend sa recette à Henri-Louis Pernod et non au major Daniel-Henri Dubied. (page 14) M.C Delahaye ne le suit pas sur ce terrain - que j’estime personnellement improbable - et ne mentionne plus de vente Henriod à qui que ce soit…
Ces éléments établis, quels sont les avis des autres spécialistes du sujet ? Sans reprendre toutes les pistes avancées, dès 1908, par Edmond Couleru dans sa prodigieuse somme qui a déjà le mérite de minorer l’hypothèse d’une « invention » de l’élixir par les moines de l’abbaye de Montbenoît sise près de Pontarlier (Au pays de l'absinthe, y est-on plus criminel qu'ailleurs ou moins sain de corps et d'esprit ? Un peu de statistique, s.v.p..., Montbéliard, Société Anonyme d’Impression Montbéliardaise) qu’ont donc soutenu Georges Droz ou Éric-André Klauser ? G. Droz surprend. S’il donne le pas en bon suisse à la « mère Henriod » sur le docteur Ordinaire, il estime néanmoins que celle-ci tenait peut-être sa recette de « dame Favre, cette genevoise d’origine covasonne » qui ne semble pourtant pas, depuis longtemps et de l’avis général, la mieux placée pour endosser cette maternité.
Puis, il conclut que le major Dubied acheta « par le truchement de son gendre », Henri-Louis Pernod, la recette de la « mère Henriod » qui la tenait d’un dénommé « Germain, barbier-chirurgien » lequel est surtout, je le précise, grand ami de son compatriote… Pierre Ordinaire ! Ainsi, sommes-nous davantage en présence d’un collage d’allégations contradictoires dues à la plume d’un journaliste localier que face à une réflexion de fond conduite par un historien pertinent.

L’identification de la « femme Henriod »

En revanche, dans une page de notes dactylographiées qu’il a le courage de rédiger, le 10 janvier 2003, c’est-à-dire si peu avant sa disparition et répondant à mes rafales de questions, Éric-André Klauser mentionne qu’il ne s’autorise pas à trancher la question de l’identification de la « femme Henriod » mais insiste sur une coïncidence troublante.
« Dès 1798, le docteur Pierre Ordinaire a été le plus proche voisin des Henriod et son petit-fils Henri-François Andrié a été absinthier dès 1828 à Couvet puis à Lunel, Lyon et Charenton ; il y a là plus d’un pur hasard ? ». Assurément, et nous ne manquerons pas de développer ces convergences uniques subtilement repérées par un historien de terrain. Auparavant, le lecteur attentif aura deviné que ces témoignages helvètes m’ont grandement poussé à reprendre une nouvelle fois l’examen des faits sans préjugés et à tenter sereinement d’y voir clair par moi-même. Pierre-André Delachaux et Éric-André Klauser en dépit de leur concurrence bien légitime de chercheurs attelés à décrypter la même énigme m’ouvraient la voie, chacun à sa manière. Le premier en privilégiant l’analyse des sources originales, le second en scrutant les faisceaux de convergence qui créent occasions et larrons…
Cela n’autorise évidemment pas J. Kaeslin à attribuer à deux de mes livres (L'Absinthe - une fée franco-suisse et Nouvelles confidences sur l'absinthe, Yens-sur-Morges, Cabédita, 2001 et 2003) un long extrait de mon article : Libelle en faveur de l’érection d’une statue de la Mère Henriod à Couvet qui se trouve en réalité dans le Bulletin de la 8e Fête de l’Absinthe de Boveresse (2005), sur le site Internet E-Vallon.ch (animé par Catherine et Jean-Marie Bortolini, imprimeurs des bulletins de cette fête) puis partiellement, en 2006, dans mon livre : A comme Absinthe Z comme Zola – l’Abécédaire de l’absinthe (Sainte Marguerite des Loges, BVR). Au demeurant, M. Kaeslin a-t-il pris la peine de lire mes livres ou s’est-il contenté d’une recherche fébrile sur la toile ? Il faut pourtant se garder de lire sélectivement ou trop vite, de bâtir une thèse sur une idée préconçue comme d’interpréter à la hussarde. Je ne peux reproduire ici l’intégralité de l’article visant à rendre hommage à Suzanne-Marguerite Henriod que je trouvais donc finalement quelque peu maltraitée par les historiens. Il est vrai qu’en 2001 (page 25 de L'Absinthe - une fée franco-suisse) comme en 2003 (page 111 de Nouvelles confidences sur l'absinthe) je l’avais a priori désignée comme étant la « mère Henriod » sans le prouver explicitement faute d’avoir suffisamment creusé cette question.

Petitpierre, Henriod & Ordinaire...

Mon article du Bulletin de la 8e Fête de l’absinthe de Boveresse développe donc les accointances entre les familles Petitpierre, Henriod et Ordinaire qui montrent d’évidence entre environ 1775 et 1820 un intérêt indéniable pour « l’extrait d’absinthe ». Le faisceau de convergences naît dès lors d’une unité de temps, de lieu et d’action.
François Petitpierre est bien le propriétaire de l’Auberge de l’Aigle Noir de 1755 environ à 1798, date à laquelle il cède ce bien immobilier à Henry-François Henriod, mari de… Suzanne-Marguerite Henriod et père de trois filles à même d’être les « demoiselles Henriod ». Point non négligeable, François Petitpierre marie, vers 1780, sa fille Henriette à… Pierre Ordinaire qui fera élever sa maison à proximité immédiate de l’auberge d’autant qu’il le fait manifestement sur un terrain donné par son beau-père. Pierre Ordinaire vaut sûrement mieux que le benêt français que nous décrit complaisamment J. Kaeslin (page 11) marchant sur les brisées chauvines de Paul-Gustave Petitpierre, car même si la composition de son « extrait » toujours non élucidée à ce jour semble bien rudimentaire, elle n’en sera pas moins hautement revendiquée comme originelle tant en 1800 par le distillateur Jean-Jacques Petitpierre de Morat (Suisse alémanique) (Voir Markus F. Rubli : La fée verte à Morat – Histoire de la Distillerie Petitpierre à Morat, article dans N° spécial de Seebutz en 1987) qu’en 1865 par Fritz Duval de Couvet-Pontarlier (Voir Catalogue du XXe Salon des Annonciades de 1944 et sa section Hommage à l’absinthe). Cependant, ne nous arrêtons pas en si bonne compagnie et allons plus avant. Jean-Jacques Petitpierre n’est-il pas natif de… Couvet en 1759 et cousin du major Daniel-Henri Dubied ? Fritz Duval n’est-il pas… petit-neveu du même major Dubied ? Ils attestent donc que leur recette dérive de celle du Docteur Ordinaire ou si l’on préfère que la recette de son extrait est la matrice de la leur. Ces témoignages sont d’autant plus intéressants qu’ils sont exempts de chauvinisme à la différence des analyses de P.G Petitpierre qui s’acharne à réduire à néant le rôle du français Ordinaire, traite d’ivrogne son compatriote le perruquier Germain et tourne en ridicule son petit-fils Henri-François Andrié qui aurait tout ignoré des activités absinthiques de son grand-père avant d’embrasser la profession de… distillateur, ce qui est tout simplement absurde, Couvet n’ayant pas que je sache la superficie de Paris !

Le rôle de Suzanne-Marguerite Henriod

On m’objectera alors qu’en relevant un peu la gloire du médecin P. Ordinaire, je cours le risque de me contredire et de minorer le rôle de Suzanne-Marguerite Henriod. Il n’en est rien, si l’on y réfléchit deux secondes. Qu’appelle-t-on au juste « extrait d’absinthe » en 1769, année d’une « première » vente attestée d’un « extrait d’absinthe » ou « d’absynthe » ? Sûrement pas la boisson apéritive renouvelant la famille des anisettes par la trouvaille d’une finale âpre durable en bouche. Pas davantage, la recette basique de l’absinthe suisse comprenant la triade anis, fenouil et grande absinthe (Artemisia absinthium) macérée et distillée dans de l’alcool de vin et colorée comme affinée au goût par la seconde triade de la petite absinthe, de l’hysope et de la mélisse citronnée.
Cette alliance d’exception du fruité et d’une légère saillie âcre, du doux relevé par une pointe d’amertume, l’union sacrée de l’amplitude sur le palais et de la perle de rosée à la pointe de la langue ne se sont évidemment pas imposées en un clin d’œil. Temps et sapience furent indispensables et c’est là où Suzanne-Marguerite Henriod intervient en maître herboriste et cuisinière – on peut aussi entendre « mère » au sens de la « mère Brazier », cuisinière lyonnaise légendaire mariant à l’infini salé et sucré - passant, étape capitale de l’infusion à la distillation.
Si la locution « extrait d’absinthe » ne désignera plus progressivement exclusivement la simple teinture de la seule Artemisia absinthium, rappelons tout de même que dans l’ouest de la France et au premier chef en Saintonge, on consomme encore de nos jours, un « extrait d’absinthe » qui est précisément un « extrait » d’Artemisia absinthium sans nul autre ajout. Et de fait, tout distillateur sait que le cœur de distillation d’une cuite rondement menée de la seule Artemisia absinthium est déjà d’une grande subtilité de goût au sortir du bec de l’alambic. Encore faut-il aimer l’absinthe, accepter d’en boire et avoir goûté et analysé suffisamment de recettes différentes pour juger de cela, ce qui n’est pas le cas de tous les historiens de l’absinthe…

Nulle recette d’absinthe n’est figée dans le temps

Au demeurant, P.A Delachaux admet bien volontiers qu’on ignore si « l’extrait d’absinthe » de 1787 est encore bien dégagé de sa fonction primitive de drogue médicinale plus ou moins buvable (entendez principalement « amère ») ou dans le meilleur des cas d’élixir au goût adouci par le miel ou la cannelle. L’on ignore de même s’il est à cette date déjà tenu pour un apéritif non sucré (qualité essentielle de l’absinthe du « Val-de-Travers » puisque les pelles ou cuillères à absinthe n’apparaîtront qu’en 1889 environ soit un siècle plus tard) ou seulement pour une liqueur digestive.
P.A Delachaux rappelle aussi très justement que nulle recette d’absinthe n’est figée dans le temps. Une lettre de Fritz Duval conservée de nos jours par sa famille en atteste. Elle souligne que du temps de Dubied Père et Fils (en 1798 encore donc…), l’extrait d’absinthe se diluait… à dose homéopathique dans du… vin blanc ! Puis, lorsqu’on imagina progressivement d’utiliser cet extrait non plus en raide remontant mais en rafraîchissant apéritif, on se mit à l’allonger d’eau. Dès lors, on modifia sa composition en diminuant la dose de grande absinthe au profit de l’anis et du fenouil. Veut-on un autre témoignage de la modification de la recette Duval ? Les archives du Musée de Pontarlier comprennent cette missive de F. Duval à son usine de Pontarlier, le 24 novembre 1874 : Veuillez envoyer à Joyet de l'absinthe plus foncée (veut-il l'allonger, c'est ce que je ne cherche pas à savoir) mais en outre il désire qu'elle soit très anisée et douce, car ses meilleurs clients boivent à Paris de l'absinthe de Veuve Gilliard dont ils lui chantent les vertus sur tous les tons et Joyet tient à recevoir quelque chose qui s'en rapproche. Pour la bonne compréhension de cet extrait, je précise qu’Édouard Joyet est un négociant en vins de ménage, de Bordeaux, d'Espagne, de Suisse et de Marsala pour Paris et la province. 
C’est pourquoi, refuser à Suzanne-Marguerite Henriod d’être la mythique « Mère Henriod » du fait qu’elle n’a que 13 ans en 1769 ne constitue pas un argument recevable puisqu’il tombe sous le sens que « l’extrait d’absinthe » de 1769 est très loin de posséder les caractéristiques essentielles d’une absinthe suisse de tradition… Quant à l’étiquette bien connue du Musée de Neuchâtel faisant mention de « l’unique recette de Melle Henriod », elle peut fort bien remonter à 1775 – c’est à dire avant le mariage de Suzanne-Marguerite – et avoir été apposée par le Docteur Ordinaire sur ses pots puisque le serpent d’Hippocrate y figurant prouve qu’il s’agit d’un « extrait d’absinthe » à visée encore médicinale et non pas de l’ambroisie apéritive du Val-de-Travers. Cependant, l’alambic y figurant aussi suggère qu’il s’agit d’un produit distillé. Ces deux notions sont-elles incompatibles ? Du tout, puisqu’en 1810 encore, l’étiquette Perrenod Fils & Boiteux (Couvet) présente un homme acquérant la force virile par l’usage de cet extrait et un alambic. Aussi, à l’inverse des jugements à l’emporte-pièce de J. Kaeslin fondés sur des automatismes d’un généalogiste indifférent aux évolutions de l’usage des simples des prés, rappelons une dernière fois que, cerise sur le gâteau, Pierre Ordinaire est de surcroît le grand-père de Henri-François Andrié, distillateur à Couvet dès 1828 !{mospagebreak title=Marguerite Henriod est la Mère Henriod ?}

Marguerite-Henriette Henriod est-elle l’authentique Mère Henriod ?

J. Kaeslin m’oppose un seul argument recevable et qui ne m’était pas inconnu via des conversations avec Matthias Von Wyss, l’actuel propriétaire de l’Hôtel de l’Aigle. J’ai écrit qu’au niveau de l’unité de lieu, l’épicentre de Couvet, où si l’on veut, le chaudron infernal où se sont concoctées les premières variations autour des deux fameuses triades fondant l’absinthe apéritive était l’Auberge de l’Aigle Noir, tenue par les Petitpierre puis par les Henriod et dont Pierre Ordinaire fut locataire de son arrivée à Couvet, en 1868, à son mariage avec Henriette Petitpierre (vers 1780) puis voisin après celui-ci. Mieux, j’ai subodoré que de 1798 à 1820 environ Suzanne-Marguerite Henriod a pu affiner cette recette sur les clients de l’hôtel avant que ses filles en leur qualité de serveuses la fasse connaître aux Cavassons comme aux étrangers de passage. M. Kaeslin avance qu’ayant brûlé en 1777, l’hôtel s’il a bien été reconstruit comme immeuble en 1778, ne serait redevenu auberge-hôtel qu’en 1900, son nom n’apparaissant pas dans les registres d’imposition. Peut-être, quoiqu’il y ait bien des exceptions à la règle, en ce domaine. Il n’en reste pas moins vrai que « l’invention » de l’apéritif absinthe – distinct de « l’extrait » au sens originel de ce terme - se déroule autour de ce bâtiment, « simple » immeuble ou Auberge-Hôtel de l’Aigle Noir…
Quant à fournir des éléments pour attester que Marguerite-Henriette Henriod (1734-1801) est l’authentique « Mère Henriod » cela dépasse les forces de J. Kaeslin qui demande alors naïvement à son lecteur d’avaler des… couleuvres. Nous serinant par deux fois qu’il ne sait « rien de plus » sur elle (pages 13 et 15), il nous demande successivement d’admettre qu’elle « était communément appelée Henriette » (page 15) et d’oublier qu’elle n’est pas décédée en 1840 (pages 15 et 17) comme l’Henriette Henriod décrite par Paul-Gustave Petitpierre ! Par comble de malchance, elle est décédée… d’hydropisie, une affection réputée pouvoir être traitée avec le « jus d’absinthe » de l’Artemisia absinthium (voir notamment P.A Delachaux, page 4). Plus sérieusement, je confirme à J. Kaeslin que l’alambic réputé d’illustre mémoire « de la Mère Henriod » est bien conservé au Musée de Morat. Il provient de la Distillerie Jean-Jacques Petitpierre qui l’a, à mon sens, déménagé de l’Auberge de l’Aigle à ses distilleries de Couvet puis de Morat…
Mais m’interpellerez-vous, vous inscrire en faux contre les arguties de J. Kaeslin revient également à contredire P.A Delachaux qui croit à la piste « Henriette ». C’est exact et nous touchons là aux limites de la brillante étude de Pierre-André qui n’a pas décelé le faisceau de convergences repéré par É.A Klauser et que j’ai tenté de développer à tort ou à raison. Comme il va sans dire, il appartient désormais au lecteur de juger et… à qui voudra d’apporter de nouveaux éléments peut-être décisifs et à même d’invalider une ou l’autre proposition…
La seconde partie de l’étude de J. Kaeslin portant sur les anciennes distilleries de Couvet précise quelques détails mais vaut surtout par la reproduction d’étiquettes rarement reproduites. J’en présente, ci-contre, quelques autres spécimens choisis issus de collections privées ou des archives des musées de Pontarlier et de Neuchâtel. Je remercie également François Besençon, Éric Coulaud et Pierre Courboulès pour les autres images illustrant cet article.

En conclusion

Il me faut enfin évoquer l’indélicatesse du sieur Kaeslin, « ancien policier », autoproclamé procureur de la Fée made-in-Travers qui après avoir déclaré à l’Express – L’Impartial du 9 avril 2009 que les livres de ses prédécesseurs « étaient truffés d'incohérences et d'anachronismes » au point de lui « chauffer les oreilles » ne prend pas la peine de m’envoyer un exemplaire de sa prose pour un légitime droit de réponse. Personnellement, si on me permet d’adopter, à mon tour, ce langage peu châtié, c’est la truffe qui me chatouille face au manque total de rigueur de l’enquête menée par ce feint limier…
Au terme de cet exposé touffu, qu’on me permette de lever mon verre à André Dumuid, Roger Erb et Georges Dunant, trois authentiques amants de la Fée verte et qui pour être intimes de la Malôte ne crachaient pas sur une bleue à l’Hôtel des Six Communes chez Marcel Hirtzel ou au Restaurant du Crêt de l’Eau accueillis par l’illustre Heïdi Koenig…