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Colorations délétères des absinthes de bas-étage

 

Revenir sans cesse aux sources et aux témoignages de ceux qui ont vécu l’époque historique de l’absinthe est une aventure sans fin mais permettant surtout d’établir de passionnantes synthèses neuves, seules aptes à mieux appréhender des points auparavant flous ou obscurs.

Ainsi, à mettre en perspective historique, l’essentiel de la documentation disponible sur une seule question épineuse : la coloration chimique de l’absinthe, on est surpris des réponses anciennes fournies à des questions éternellement ressassées entre fervents de la fée verte notamment dans les forums de la toile.

Empoisonnement au sulfate de cuivre

Ainsi, dès 1825, un pharmacien provincial mais averti alerte ses collègues parisiens : Alphonse Chevallier, Fée, Guibourt, Julia Fontenelle… : Journal de Chimie médicale, de Pharmacie et de Toxicologie, Paris, Bechet Jeune, 1825.
M. Derheims, pharmacien à Saint-Omer (Pas-de-Calais), nous adresse une observation relative à un empoisonnement causé par une liqueur colorée par le sulfate de cuivre. Cette liqueur était celle connue sous le nom « d’absinthe suisse ». Si les faits rapportés par notre correspondant n’étaient pas de la dernière évidence et garantis par sa sagacité bien connue, nous aurions peine à croire à l’emploi d’un moyen de coloration aussi défectueux quant à l’objet qu’on se propose de remplir, que dangereux pour la santé publique.
Ce fait mérite d’être consigné parmi ceux qui doivent exciter la surveillance et la sévérité de l’autorité compétente.
Bon, « absinthe suisse » est une référence qualitative ne prouvant pas que le flacon et son liquide aient été produits en terre helvète…Gabriel Andral et ses collaborateurs consignent, pour leur part, dès 1836 au plus tard, et dans un dictionnaire appelé à faire date, ces remarques de base : Gabriel Andral et Dupuytren, Jolly, Londe, Roche… : Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, Paris, Gabon, Méquignon-Marvis…, 1829 à 1836.
ABSINTHE : Comme toutes les substances qui contiennent du tannin, sa teinture alcoholique (sic) subit des altérations par les sulfates de fer et de zinc, l’acétate de plomb et le tartrate de potasse et d’antimoine.
Au demeurant, rien n’oblige à recourir aux falsifications colorées, et pour cela depuis toujours, les Suisses ont une parade :
Eugène Sue : Les mystères de Paris, roman publié dans Le Journal des Débats entre le 19 juin 1842 et le 15 octobre 1843.
Le 13 septembre dernier, un vol de nuit fut commis avec escalade et effraction dans une maison habitée par les époux Bresson, marchands de vin village d’Ivry. Des traces récentes attestaient qu’une échelle avait été appliquée contre le mur de la maison, et l’un des volets de la chambre dévalisée, donnant sur la rue, avait cédé sous l’effort d’une effraction vigoureuse.
Les objets enlevés étaient en eux-mêmes moins considérables par la valeur que par le nombre ; c’étaient de mauvaises hardes, de vieux draps de lit, des chaussures éculées, deux casseroles trouées, et, pour tout énumérer, deux bouteilles d’absinthe blanche de Suisse…

Alcools colorés au sulfate de cuivre

Le « vert-de-gris » ou « rouille du cuivre » apparaît notamment, en 1860, sous la plume d’Alfred Delvau (essayiste, spécialiste des bals, bouges et cafés) à propos d’alcools suspects de falsification. Ce surnom du carbonate hydraté de cuivre est un détournement péjoratif de l’expression laudative : « Vert de Grèce » désignant la patine naturelle des vénérables bronzes antiques ; « cuivre » dérivant pour sa part d’un mot grec dont provient également : « Chypre ».
Alfred Delvau : Les dessous de Paris, Allençon-Paris, Poulet-Malassis et De Broise, 1860.
Le Cabaret du Lapin blanc de la rue aux Fèves [Île de la Cité] tient du cabaret de barrière par ses tables et par ses verres, et du chauffoir de prison par son poêle et par ses habitués, - qui sont cependant de très honnêtes gens du quartier… Les sièges seuls ont des allures Tour-de-Nesle, car ils sont en chêne bruni par l’usage, et ils ont un trèfle au milieu pour permettre à la main de les prendre.
Au-dessus du comptoir, empaillée, est l’enseigne de ce célèbre cabaret. C’est un lapin blanc dont les yeux rouges –absents– sont remplacés par une faveur de même couleur qu’il porte au cou comme un grand d’Espagne. Il ne manque à cette enseigne que des roulettes pour amuser tout à fait les enfants.
Au-dessous de ce lapin sont des bocaux et des bouteilles renfermant les mystérieuses liqueurs avec lesquelles des gens qui ont soif essayent de remplacer le vin, - comme on remplace l’or par le vert-de-gris. Il y a de l’absinthe, du sirop de gomme, du Parfait Amour, du Vespétro, du Raspail et de l’eau-de-vie qui est moins vieille que les tabourets ; - probablement parce qu’elle a moins servi.
Le Parfait Amour est une liqueur épicée à base d’oranges, citrons, cédrats, adoucis par la violette, les gousses de vanille et les clous de girofle. Au XIXè siècle, on parle ironiquement du « Parfait amour des chiffonniers », une expression désignant des boissons beaucoup plus corsées. Le Vespétro est un digestif, originaire de Savoie, mais surtout populaire, en Italie, et composé d’anis, de coriandre, de fenouil et de jus de citron. Le Raspail est une « liqueur hygiénique de dessert » créée, en 1845, par le savant François-Vincent Raspail et souvent copiée. La Distillerie Combier (Saumur) a longtemps produit ce remarquable vulnéraire. 
Derechef, les Suisses promettent que de telles pratiques ne sauraient avoir cours chez eux :
Louis Favre : L’extrait d’absinthe dans Le Musée neuchâtelois, 1864.
Aujourd’hui encore, l’absinthe verte doit sa teinte aux matières colorantes contenues dans l’hysope et la petite absinthe. Les falsifications au moyen du cuivre, signalées en France, ne sont pas en usage chez nous.
A. Delvau enfonce le clou en 1866 : Alfred Delvau : Les heures parisiennes, Paris, Librairie Centrale, 1866.
Sur toute la ligne des boulevards, à la porte des cafés, depuis la Madeleine jusqu’à la Bastille, on ne voit que gens gravement occupés à préparer ou boire cette tisane de sulfates de cuivre. Voilà une quinzaine d’années que l’Absinthe-Morbus règne à Paris… Le pli est pris, et, d’épidémique, l’Absinthe-Morbus est devenue endémique…
L’Absinthe-Morbus est une expression forgée d’après une forme de choléra qui a fait de terribles ravages en France en 1832 et 1865. Les peintres Horace Vernet, Armand Gautier et André Gill ont laissé de poignantes images de ces épidémies. Celle de 1832 est également la trame historique d’après laquelle Jean Giono a conçu la fiction de son roman : Le hussard sur le toit…
Après son fameux Assommoir (1876), « best-seller » vite porté triomphalement à la scène (1879 puis 1881), Émile Zola fait un sort de choix à ce fameux « vert-de-gris » ce qui ne va pas rehausser l’image de l’absinthe… 
Émile Zola : Madeleine Férat, Paris, Lacroix, Verboeckhoven & Cie, 1868.
Louise était cette ancienne camarade qui l’avait emmenée voir sa fille, à quelques lieues de Paris, la veille du départ de Jacques. On la connaissait dans le quartier Latin sous le surnom de Vert-de-Gris, que lui avaient fait donner ses soûleries d’absinthe et les teintes verdâtres de ses joues devenues molles et malsaines. (…)
- « Tu vois, continua-t-elle, moi je n’ai pas eu de bonheur... Je suis tombée malade à Paris, j’avais trop bu d’absinthe, paraît-il : ma tête me semblait vide, tout mon corps tremblait comme une feuille. Regarde mes mains, elles tremblent toujours... À l’hôpital j’ai eu peur des carabins ; je les entendais dire autour de moi que c’était fini, que je n’en avais pas pour longtemps dans le ventre. Alors j’ai demandé à m’en aller, et l’on m’a laissée partir. Je voulais revenir à Forgues, un petit village qui est à une lieue d’ici, et où mon père était charron. Un de mes anciens amants m’a payé ma place au chemin de fer... »
Elle reprit haleine, elle ne pouvait plus parler que par phrases courtes.
- « Imagine-toi, poursuivit-elle, que mon père était mort. Il avait fait de mauvaises affaires. Je trouvai à sa place un autre charron qui me jeta à la porte. Voilà bientôt six mois de cela. J’aurais bien désiré retourner à Paris, mais je n’avais plus un sou, mes vêtements ne tenaient plus sur moi... J’étais finie, comme ils disaient à l’hôpital. Les hommes ne m’auraient pas ramassée avec des pincettes. Alors je suis restée dans le pays. Les paysans ne sont pas méchants ils me donnent à manger... Quelquefois, sur les routes, les gamins me poursuivent à coups de pierre. »

Du chlorure d'antimoine dans l'absinthe

Le chimiste Alphonse Chevallier (1828-1875) décrit des moyens de déceler ces pernicieuses colorations puis il cite M. Stanislas Martin qui aurait détecté du chlorure d’antimoine (dit autrefois par les alchimistes, « beurre d’antimoine » ou « Mercure de vie ») dans de l’absinthe. 
Alphonse Chevallier : L’absinthe dans Journal de la production - Moniteur des denrées indigènes et coloniales, Paris, 1853.
L'absinthe est préparée avec les sommités d'absinthe, le calamus aromaticus, la badiane, la racine d'Angélique et l'alcool. On la colore en vert avec les feuilles ou le suc d'ache, les épinards, les orties, le génépi des Alpes, toutes substances qui ne sont pas nuisibles à la santé. M. Derheims a signalé de l'absinthe colorée par du sulfate de cuivre. Cette sophistication, qui pourrait devenir préjudiciable à la santé, se reconnaîtra en évaporant une certaine quantité de la liqueur suspecte en consistance d'extrait, puis incinérant l'extrait. La solution acide de ces cendres prendra, si elle contient du sulfate de cuivre, une couleur bleu foncé par l'ammoniaque, précipitera en brun marron par le cyanure jaune, en noir, par l'hydrogène sulfuré; une lame de fer bien décapée et plongée dans la liqueur préalablement acidulée se recouvrira d'une couche de cuivre métallique ; le chlorure de baryum y produira un précipité blanc, insoluble dans l'acide nitrique ; ce précipité, lavé, séché, puis calciné avec du charbon en poudre, donnera une masse charbonneuse dont la solution aqueuse dégagera de l'hydrogène sulfuré par le contact d'un acide (*).
Les liqueurs de table, les fruits à l'eau-de-vie, tels que les prunes, auxquels certains distillateurs ont donné une belle couleur verte à l'aide du sulfate de cuivre, seraient traités exactement de la même manière.
Suivant M. Stanislas Martin, la liqueur d'absinthe a été trouvée aussi contenir du chlorure d'antimoine. La présence de ce sel se reconnaîtrait, en tout cas, en reprenant par l'eau le résidu de l'évaporation de la liqueur en consistance d'extrait. Par un excès d'eau, la solution donnera lieu à un trouble ou à un précipité blanc laiteux; avec l'hydrogène sulfuré, on aura un précipité jaune rougeâtre, et avec le nitrate d'argent un précipité blanc, caillebotté, insoluble dans l'acide nitrique.

(*) On traite les cendres par l'acide nitrique, on fait évaporer pour chasser l'excès d'acide, on traite par l'eau distillée, puis on fait agir les réactifs.

Le calamus aromaticus est l’Acore odorant, plante réputée tonique. La badiane n’était pas employée par les distillateurs pontissaliens. The Popular Science Monthly se fera l’écho, en septembre 1879, des avis de Mrs. Derheims, Chevallier et Martin.

Un journaliste dubitatif

Journaliste, Albéric Second est dubitatif quant à l’emploi du sulfate de cuivre (dit communément « vitriol » et base de la « bouillie bordelaise ») dans l’absinthe :
Gérôme [Albéric Second, dit] : L’Absinthe dans L’Univers Illustré, 26 décembre 1868.
On a beaucoup discuté sur les effets toxiques ou alcooliques de l'absinthe. Parmi les savants qui se sont occupés de la question, je citerai -rien que depuis 1859- MM. Motet, Legrand du Saulle, Choulette, Duplais, Racle, Moreau, Anselmier, Marcé, Decaisne, Sauvageon. Vous croyez peut-être qu'ils ont fini par tomber d'accord sur l'influence ou tout au moins le degré de danger de cette liqueur ? On voit bien que vous ne connaissez pas les savants ! Un dernier mémoire m'est tombé entre les mains, il y a quelque temps. L'auteur est M. Deschamps d'Avallon, pharmacien de la maison impériale de Charenton. Un pharmacien de Charenton, à la bonne heure, me suis-je dit, je vais savoir ce qui en retourne. Et bien, l'avouerai-je ? après avoir lu ce mémoire, je ne suis pas plus avancé qu'auparavant. (...)
D'autres qui me semblent plus près de la vérité reconnaissent dans l'absinthe un toxique sui generis et autrement dangereux que les alcools ordinaires. Mais d'où provient ce toxique ? Du mélange qui communique à la liqueur d'absinthe cette teinte laiteuse et verdâtre si appréciée des consommateurs ou bien du sulfate de cuivre qu'y mêleraient des sophistiqueurs (sic), et que M. Legrand du Saulle déclare pour sa part n'avoir jamais rencontré dans ses analyses chimiques ? Mystère
Il se trouve que l’ouvrage d’Henri Legrand du Saulle (1830-1886) –La folie devant les tribunaux, 1864-, aliéniste à l’Hospice de Bicêtre puis à la Salpétrière et cité par Gérôme contient une anecdote piquante. Courant janvier 1860, une épidémie s’abattit sur le 1er régiment de dragons. Altération des traits, vomissements, violentes coliques, diarrhées assaillirent les fiers cavaliers. L’enquête conclut à la présence de sulfate de cuivre dans… l’absinthe des… cantines. 
A. Chevallier, décidément très attentif à cette question avance une autre hypothèse dans un remarquable Dictionnaire. Il la doit à M. Jean-Baptiste Deschamps (1804-66), le pharmacien cité par A. Second :
Alphonse Chevallier et Ernest Baudrimont : Dictionnaire des altérations et falsifications des substances médicamenteuses et commerciales avec l’indication des moyens de les reconnaître, Paris, Asselin, 1875 à 1886.
Deschamps d’Avallon pense que la présence du cuivre dans l’absinthe est due au contact de ce liquide avec les robinets en cuivre des vases qui les contiennent, et non à l’addition du sulfate de cuivre qui y est à peine soluble.

Couleur verte à vendre

F.V Lebeuf  est l’auteur d’un manuel Roret bien oublié mais très instructif. Depuis 1853, il a ouvert son laboratoire : F.V Lebeuf & Cie à Argenteuil-les-Paris (Seine-et-Oise) : Il vend 2 Fr. la boîte de « Couleur verte en poudre » pour colorer 100 litres d’absinthe ou d’autres liqueurs d’une teinte résistante « à la lumière ». Il vend aussi 2,50 Fr. le flacon « Arôme du Couvet » (sic) pour « faire blanchir 25 L. d’absinthe  et lui « donner l’arôme du Couvet » ! Il n’en juge pas moins les autres pratiques chimiques de « remontage coloré » détestables et tout particulièrement, l’emploi  du bleu de Prusse, dit aussi « bleu de Paris » ou « d’Anvers »… 
F.V Lebeuf : Du travail des boissons ou ce qui est permis ou défendu dans la fabrication des vins, alcools…, Paris, Roret, 1879.
Nous devons dire que l’emploi du bleu de Prusse comme celui du sulfate de cuivre, constitue une sophistication extrêmement dangereuse que les tribunaux répriment sévèrement. - L’acétate de cuivre a été quelquefois aussi mis en usage, mais nous croyons qu’on le rencontre bien rarement.
Maintenant, rappelons par un unique exemple que tout aliment est susceptible de coupables altérations pour le produire à bon compte. Voyez le romancier naturaliste, Joris-Karl Huysmans :
Joris-Karl Huysmans : À vau-l’eau, Bruxelles, Henry Kistemaeckers, 1882.
Pour se raiguiser l’appétit, encore émoussé par les abjects apéritifs des cafés : -les absinthes puant le cuivre ; les vermouths : la vidange des vins blanc aigris ;  les madères : le troix-six coupé de caramel et de mélasse ; les malagas : les sauces des pruneaux au vin ; les bitters : l’eau de Botot à bas prix des herboristes- ; M. Folantin essaya d’un excitant qui lui réussissait dans son enfance ; tous les deux jours, il se rendit aux bains…
L’eau de Botot est un très ancien bain de bouche.
Le docteur Paul Jolly, membre de l’Académie de Médecine est très remonté contre l’absinthe même faite dans les règles de l’art : « un liquide véritablement incendiaire, si ce n’est toxique »…
Docteur Paul Jolly : Le tabac et l'absinthe - leur influence sur la santé publique et sur l'ordre moral et social, Paris, Librairie J.B Baillière et Fils, 1887.
C’est ainsi que l’avidité des spéculateurs n’a pas craint d’introduire l’acétate de plomb pour adoucir l’âpreté de certaines eaux-de-vie, l’acide sulfurique pour donner à d’autres un prétendu bouquet qui leur manquait (…) et l’on sait qu’elle n’a pas même reculé devant le sous-acétate de cuivre ou vert-de-gris plus ou moins habilement dissimulé, pour donner à l’absinthe cette couleur verte qui la fait tant rechercher de ses nombreux amateurs…
Cuisinier et essayiste suisse, Joseph Favre (1849-1903) publie son Dictionnaire universel de cuisine pratique sous forme de fascicules entre 1889 et 1892 puis en quatre volumes en 1894 et 1905. On y lit : « Il est évident que les absinthes par essences ou par simple macération sont bien loin de la véritable absinthe [par distillation] qui nous occupe, et, malheureusement les lois ne parviennent pas toujours à réprimer ces sophistications, qui vont toujours poursuivant leurs ravages »…
Joseph Favre : Dictionnaire universel de cuisine pratique (4 tomes), Paris, Chez l’auteur, 1905.
Il est même des distillateurs qui ne reculent pas devant l’emploi de couleurs minérales telle que le sulfate de cuivre ; la couleur jaune du curcuma, l’indigo sulfurique ou l’acide picrique, pour obtenir sa coloration verte, ce qui fait de leur produit un poison lent.
L’indigo sulfurique désigne de l’indigo (pastel) dissous dans de l’acide sulfurique.

Les sophistications de l'absinthe

Le docteur Ernest Monin (1856-1928) est un hygiéniste patenté et l’auteur de L’hygiène des sexes ou de L’hygiène de la beauté. On lit dans L’Alcoolisme dont suit un extrait : « Un buveur d’absinthe [non falsifiée] âgé de soixante ans est une rareté presque introuvable ».
Docteur Ernest Monin – Secrétaire de la Société Française d’Hygiène – Préface de Georges Dujardin-Beaumetz de l’Académie de Médecine : L’Alcoolisme – Étude Médico-Sociale, Paris, Octave Doin, 1889.
Ce qui rend l’absinthe plus nuisible encore, ce sont les sophistications… Préparée par des macérés d’anis, de fenouil, de génépi, et distillée selon les règles, avec de vieux alcools de vin, la liqueur d’absinthe (où l’absinthe occupe d’ailleurs la place la plus minime), ne saurait être dangereuse, si l’on en fait un usage modéré… Mais on la prépare, communément, en mélangeant avec des alcools de mauvaise qualité, des essences d’anis, absinthe, angélique, origan, badiane, fenouil, mélisse, calamus aromaticus, etc…. On achève de parfumer avec le mélilot ou la fève tonka ; on colore avec des feuilles d’ortie ou d’épinards (quand on n’emploie pas la gomme-gutte ou le sulfate de cuivre). Ce sont des essences de cette teinture composée qui sont nuisibles ; ce sont elles qui précipitent l’eau sous l’aspect d’un trouble jaune opale.
« Dans les grandes villes, certains débitants servent à leurs clients des absinthes inférieures, nous dit Morache (*), comme prix de détail, au prix en gros d’un alcool normal ayant payé ses droits d’entrée. On peut se demander, alors, quels toxiques on y incorpore, et frémir à la pensée du poison qui se débite à 30, 20 et même 10 centimes le verre, dans ces nombreux repaires où se réfugient les déclassés de toutes les professions, les candidats aux maisons centrales, au bagne et à l’échafaud ! »
Avis aux fakirs de l’absinthe, fascinés par leur fée bien aimée !

(*) Docteur G. Morache : Hygiène alimentaire, 1874.

La gomme-gutte est un pigment jaune issu d’arbres indiens comme africains.

Des purées de sulfate de cuivre

Joris-Karl Huysmans en remet une couche en 1889. Il narrera, par ailleurs, aux frères Goncourt, le cas d’une vieille « absintheuse » avalant coup sur coup, au Château-Rouge, des purées de « sulfate de cuivre ». Ceux-ci en font état dans leur fameux «Journal », le 4 janvier 1891. J’ai raconté ce qu’était le Château-Rouge dans mon livre sur Edgar Chahine : Joris-Karl Huysmans et Jean-François Raffaëlli : Les types de Paris - Les habitués de café, Paris, Éditions du Figaro, 1889.
Certains breuvages présentent cette particularité qu'ils perdent leur saveur, leur goût, leur raison d'être, quand on les boit autre part que dans les cafés. Chez un ami, chez soi, ils deviennent apocryphes, comme grossiers, presque choquants. Tels les apéritifs. Tout homme, -s'il n'est alcoolique- comprend qu'une absinthe, préparée dans une salle à manger, est sans plaisir pour la bouche, malséante et vide. Enlevés de leur nécessaire milieu, les dérivés de l'absinthe et de l'orange, les vermouths et les bitters blessent par la brutalité de leur saveur ardente et dure. (...) Aiguisée par de l'anisette, assouplie par de la gomme, devenue plus débonnaire par la fonte du sucre, l'absinthe sent quand même les sels de cuivre, laisse au palais le goût d'un bouchon de métal longuement sucé par un temps mou.
Hélas pour la réputation de l’absinthe, voici que le poète moralisateur Eugène Manuel (1823-1901) emboîte le pas de Zola et Huysmans. Normalien et agrégé, E. Manuel est le fils d'un médecin des pauvres. D’abord simple instituteur, il est nommé Inspecteur Général de l'Enseignement Secondaire puis Chef de Cabinet du Ministère de l'Instruction Publique en 1870.
Eugène Manuel : Le bon ouvrier des villes, poème, vers 1890 repris dans Poésies Complètes, Calmann-Lévy, Paris, 1899.
L’absinthe, ce poison de vert-de-gris

Qui vous rend idiot, sans qu’on soit jamais gris.
Merci ! Le cabaret ? L’on sait ce qu’on y gagne !
Singulier goût d’aimer à battre la campagne !…

Guy de Maupassant  en 1883, Félix Mortreuil vers 1900 ou Ernest Tisserand en 1922 auront beau moquer les vers d’E. Manuel, le pli est définitivement pris et la fée verte à jamais maudite…

Les chansons et poésies

Félix Mortreuil & Émile Spencer : La Fée Verte, chanson vécue créée par Bérard à l'Eldorado vers 1900.

Margot, approche de la table,
Bois en deux verres, bois en dix
De ce poison abominable
Qui rend fou sans que l’on soit gris
Vite, un litre de Pernod,
Pour nous deux ce n’est pas trop. (…)

Ô ! divine fée !
Liqueur adorée !
À Margot, je te préfère
Toi, belle maîtresse,
Tu donnes l’ivresse
Et ton amour est sincère
Je me sens heureux, ah ! viens, je te veux,
La démence est au fond du verre,
Tans pis, je suis fou, mais je suis heureux !

Ci-après un exemple de poésie d’E. Manuel dans laquelle l’absinthe intervient subrepticement :

Eugène Manuel : Le poète des cafés, dans Poème populaires, Paris, Calmann-Lévy, 1872.

Le poète des cafés

À mon ami Ernest Desjardins (*)

Le Grand Café de France était plein tous les jours.
Vous le voyez d'ici, sur la gauche du Cours (**),
Près de la Comédie, - édifice maussade.
Dont les Neuf Sœurs en plâtre écrasent la façade.
Il est le rendez-vous des oisifs de l'endroit,
Qui viennent s'y presser dans un espace étroit.
Et chercher, pour l'esprit qui jeûne, une pâture,
Ainsi qu'en toute calme et sage préfecture :
Officiers, commerçants, vieux garçons, vieux maris,
Visages ennuyés et visages flétris,
Où la province morne est tout entière empreinte,
Gros avaleurs de bière ou grands buveurs d'absinthe,
Piliers d'estaminet, gens heureux de s'asseoir,
Pour un cent de piquet, du matin jusqu'au soir !

(*) Historien.
(*) De Dijon, semble-t-il…

Du sous acetate de plomb dans l'absinthe

Maîtrisant mal son sujet, l’auteur suivant semble désirer volontairement rester anonyme. Il prétend toujours annoncer le pire puis… bat en retraite…
Anonyme :  Les dangers de l’absinthe, Le Magasin Pittoresque, 31 juillet 1890.
Dans un rapport appuyé sur des expériences positives, répétées devant l’Académie de médecine, M. le docteur Laborde a prouvé que l’essence d’absinthe (pure de toute falsification) détermine de véritables convulsions épileptiques, tandis que l’essence d’anis (qui entre aussi dans la fabrication de la liqueur d’absinthe) est relativement inoffensive.
Ce travail confirme pleinement les assertions du docteur [Valentin] Magnan qui remontent à une vingtaine d’années.
La liqueur d’absinthe serait fabriquée avec de l’alcool pur et de l’essence d’absinthe pure qu’elle serait fort dangereuse.
Mais les alcools à bas-prix contiennent souvent des alcools différents de l’esprit-de-vin, lesquels sont encore plus dangereux que celui-ci. De plus, pour flatter la manie des amateurs d’absinthe qui exigent une liqueur troublant l’eau bien franchement et lui donnant une teinte verte, les fabricants ne reculent devant aucune falsification. Ils trouvent peut-être que leur clientèle étant condamnée à mort à bref délai, il vaut mieux (même au point de vue commercial) satisfaire ses exigences en abrégeant un peu ses jours. En effet, quelle amère déception si un concurrent déloyal (ils le sont tous), allait séduire la clientèle le consommateur par une absinthe plus forte, plus verte et plus troublante !
On a trouvé des absinthes contenant du sous-acétate de plomb, qui donne avec l’eau un trouble abondant ; mais cette falsification est rare, elle ne s’étendra pas : les clients seraient trop vite supprimés !
On a quelquefois ajouté de l’acétate de cuivre pour accentuer la teinte verte, mais le plus souvent, on n’emploie que la couleur donnée par des matières inoffensives, notamment par une infusion de feuilles d’épinard ou d’orties dans l’esprit-de-vin.
Jean-Baptiste Laborde, (1830-1903) est l’auteur de La lutte contre l’alcoolisme, Paris, Librairie de l’Éducation Nationale Picard & Kaan, sans date d’édition. Edmond Couleru mentionne pages 19 et 20 de sa bible : Au pays de l'absinthe…, Montbéliard, Imprimerie Montbéliardaise, 1908 qu’Yves Guyot (l’homme politique, ami de Zola) s’est moqué des cobayes de J.B Laborde, contraints d’ingérer de l’essence d’absinthe par piqûres dans la cuisse, à raison d’un volume équivalent à ce que boirait un homme ingurgitant en continu… dix litres d’absinthe ! Le cobaye aurait résisté une demi-heure, un record selon Y. Guyot.

Couleur et traités de fabrication

Pour redorer le blason de l’absinthe, donnons quand même ici  la manière convenable de colorer. J. Fritsch est ingénieur-chimiste et ex-Secrétaire Général du journal, La Distillerie Française.
J. Fritsch : Nouveau traité de la fabrication des liqueurs d’après les procédés les plus récents, Paris, Amédée Legrand, 1891 puis 1926.
Comme tout liquide distillé soigneusement, l'extrait d'absinthe (ou cœur de distillation) est incolore et parfaitement limpide. Pour se conformer à l'usage, il faut le colorer et affiner en même temps son parfum. La coloration s'obtient a chaud, en faisant macérer un mélange de petite absinthe et d'hysope dans le liquide provenant de la distillation. On se sert d'un appareil spécial, dit colorateur, en cuivre étamé chauffé par une circulation d'eau chaude ou par la vapeur. On place dans le colorateur les substances choisies pour la qualité d'absinthe que l'on veut obtenir ; ces substances cèdent alors au produit alcoolique leur principe colorant en même temps que leur parfum. Plus on chauffe, plus la couleur tire sur le jaune, et plus elle tend à communiquer à la boisson un goût d'herbe désagréable ; plus on force la proportion de petite absinthe, plus la couleur tire sur le noir ; plus on force la proportion d'hysope, plus on se rapproche de la teinte cognac ou feuille morte. Après 12 heures de contact, la couleur est acquise au liquide ; on le refroidit et on le loge dans des foudres pour l'y laisser vieillir.
Absenta espagnole et absinthoïdes tchèques qui n'ont d'absinthe que le nom
Colorations artificielles
Rédacteur en chef du Journal de la Vigne et du Messager vinicole, A. Bedel détaille l’opération de « blanchiment » : A. Bedel : Le liquoriste moderne – Traité complet de la fabrication des liqueurs et des vins liquoreux dits « d'imitation », Paris, Garnier Frères, 1899.
Le consommateur considère l’absinthe comme étant de bonne qualité, lorsque celle-ci étant étendue d’eau, devient laiteuse et prend la teinte de l’opale. Cette teinte est due aux huiles essentielles de graines [d’anis] et aux principes résineux des plantes qui s’insolubilisent dans un mélange moins alcoolique [absinthe allongée d’eau] que celui de la liqueur même [absinthe seule]. Dans les basses fabrications, ces principes ne se trouvant pas en assez grande proportion pour produire l’effet désiré, on y supplée par une addition de résine aromatiques telles que benjoin, gaïac, etc…
Le benjoin est une résine extraite du Styrax, un arbre des Indes et le gaïac, un arbuste exotique notamment présent à Haïti. Certains distillateurs utilisent également la badiane pour « blanchir » l’absinthe mais nombre de très bons distillateurs ne recourent pas au blanchiment…
En 1894, A.M. Villon, ingénieur-chimiste dévoile les nouveaux moyens techniques dont disposent les laboratoires modernes pour déceler les fraudes :
A.M Villon : L’Absinthe – Histoire – Fabrication… Vieillissement – Contrefaçons, La Nature, 2 juin et 4 août 1894.
M. E. Brochon, ingénieur, est arrivé à trouver des moyens suffisamment précis et certains pour déceler la contrefaçon d’une absinthe donnée. Ces moyens sont l’analyse spectrale et la photographie…

Couleru décèle les falsifications

Edmond Couleru dans son enquête capitale, déjà citée, détaille un autre moyen de contrôle conçu par Maurice Maire-Sébile, contremaître de l’Usine Pernod-Fils de Pontarlier.
Edmond Couleru – Procureur de la République à Pontarlier : Au pays de l'absinthe…, Montbéliard, Imprimerie Montbéliardaise, 1908.
On verse 2 ou 3 gouttes d’acide azotique dans 4 centilitres d’absinthe additionnée d’eau à la teneur habituelle. Si la coloration de l’absinthe est naturelle et végétale, due, par exemple, à la teinte vert d’eau de la chlorophylle des feuilles de l’hysope, le liquide ne change pas de couleur. Si, au contraire, la coloration a été produite, artificiellement, à l’aide de substances minérales, de colorants chimiques, et partant nocifs, l’absinthe tourne au rouge violet
Au terme de ce tour d’horizon qui précise la nature des agents chimiques soupçonnés d’avoir empoisonné les absinthe-bâtons, votre avis est-il fait, nourri ou modifié ? Maintenant ne mélangeons pas tout et gardons-nous d’accabler la Rosinette, sûrement supérieure aux modernes Suissé, et peut-être même Serpis rouge ou jaune pour ne rien dire des abominations tchèques fluorescentes. Quant à moi, si je reconnais la réalité  de ces calamiteuses colorations, je continuerai de défendre l’absinthe colorée par les plantes magiques. Loin de tout fakir !

Benoît NOËL

Merci au Musée de Pontarlier, Dominique Antonin, Alain Aureggio, François Bezençon, Sarah Betite, Ted Breaux, Franck Choisne, Éric Coulaud, Fabrice Hérard, Véronique Herbaut, Jean Hournon, Carina Louart, Michel Paul, David Nathan-Maister, Rémi Noël, Odilia et Gérard Pernot, Peter Schaf, Nicolas Tripet et Cathy Ytak pour leur contribution à cette synthèse et à son illustration.