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Histoire

De la plante médicinale à l'apéritif tant décrié, l'absinthe a connu une histoire riche en rebondissements. En voici un résumé.
 

Planche médicinaleUne plante médicinale

Depuis l'antiquité jusqu'à son avènement aux XIXème siècle, l'Artemisia Absinthium (qui tire son nom d'Artemis, fille de Zeus et déesse grecque de la lune) entre dans la composition de nombreux remèdes : décoctions, teintures, eaux distillées, cataplasmes, etc. On l'emploie pour soigner les maux d'estomac, les fièvres, la malaria, la dysenterie, les douleurs menstruelles...
Egalement vermifuge (en anglais, la plante s'appelle Wormwood), et antiseptique, ses applications sont nombreuses jusqu'à ce qu'à ce qu'une rebouteuse rencontre un courtier en dentelles...

La rebouteuse et le courtier

Observez le serpentSon usage médicamenteux aurait pu continuer longtemps si un beau jour, une rencontre étrange ne s'était pas faite en Suisse à la fin du XVIII ème siècle. En effet, c'est à Couvet qu'un certain major Dubied, courtier en dentelles, rencontre une vieille rebouteuse, la mère Henriod. Il lui rachète la formule d'un elixir de santé, vraissemblablement de sa composition, qu'elle vend habituellement aux colporteurs ! Fort de son achat, le major Dubied qui a du remarquer que le médicament n'était pas toujours consommé uniquement pour se soigner, met à profit le remède pour en faire une boisson !

 

Bouteille d'absinthe Pernod Fils 1900

Il s'associe avec son beau fils Henri-Louis Pernod, fils d'un bouilleur de cru local (et mari de sa fille) et ouvre une distillerie : la maison Dubied Père & Fils en 1798 (elle sera plus tard reprise par Fritz Duval lorsque Pernod déménage à Pontarlier quelques années plus tard).
La boisson rencontrant un certain succès, Henri-Louis Pernod prend ses distances avec son beau père et monte rapidement sa propre distillerie dans une maison minuscule. Quelques temps plus tard, il en ouvre une nouvelle à Pontarlier : la maison Pernod Fils (1805) qui devient la toute première distillerie française. Il laissera à tout jamais son nom associé à celui de l'absinthe.

La boisson du soldat

Pendant une trentaine d'années, l'absinthe reste une boisson régionale jusqu'à la conquête de l'Algérie. Réputée efficace contre la malaria et la dysenterie, l'absinthe embarque avec les colons pour les suivre dans plusieurs campagnes. C'est aux officiers que l'on doit l'émancipation de l'absinthe puisqu'à leur retour, forts de leurs succès, il la font découvrir à la bonne société qui ne tarde pas à s'enticher d'elle. C'est à ce moment là une boisson plutot onéreuse, réservée à la bourgeoisie qui vient la consommer sur les cafés des grands boulevards.

L'heure verte

Entre cinq et sept heures, l'air des grands boulevards s'emplit d'absinthe : l'Heure Verte comme on l'appelle, sonne dans la ville ! La boisson s'installe aussi partout en France pour plus d'un demi siècle, avec son rituel de la cuiller et ses senteurs caractéristiques. Peu à peu, elle se démocratise tellement que tous les milieux sociaux tombent sous son charme et l'absinthe devient un art de vivre. Qu'on la consomme dans les cafés ou chez soi avec des services luxueux, c'est toujours un apéritif au cérémonial unique en son genre.
Scene de cafe couranteA partir de 1870, l'engouement est général : la publicité est énorme (affiches, cartes, objets), les artistes en font leur muse, les journaux en parlent et les distilleries se multiplient. Leur nombre double par exemple à Pontarlier (passant de dix à vingt), se chiffre à soixante-dix environ en région parisienne, à une cinquantaine à Bordeaux et presqu'autant à Marseille ! La consommation d'absinthe par habitant ne cesse de croître au point qu'à la fin du siècle, elle avoisine les deux litres d'absinthe par habitant et par an !
On comprend mieux pourquoi l'absinthe est dite "boisson nationale" en 1880 : elle fait travailler des milliers de personnes et c'est une entreprise florissante qui s'exporte même à l'étranger.
Le revers de la médaille est la profusion d'absinthes de mauvaise qualité très peu chères que l'on surnomme alors les "sulfates de zinc" et qui se montrent ravageurs.

La disgrâce

La demande et la consommation d'absinthe ne cessant de croître (au détriment des viticulteurs) notamment dans les milieurs artisitiques, elle devient peu à peu le symbole de l'alcoolisme et s'attire les foudres des ligues de moralité qui voient en elle le vecteur de la criminalité, de la tuberculose, de la violence conjugale, de l'aliénation et de la baisse de la natalité !
En 1901, la création de la Ligue Nationale Contre l'Alcoolisme cherche à sensibiliser l'opinion et multiplie les affiches, tracts, campagnes, pétitions, etc ; la croisade contre l'absinthe a commencé et se poursuivra pendant 14 ans.
La Ligue trouve en 1907 un allié inattendu : des viticulteurs qui souffrent économiquement de l'engouement pour l'absinthe. Ils organisent même une manifestion au mot de : "Tous pour le vin, contre l'absinthe" ! Un comble ! 

La prohibition

En Suisse où la mobilisation contre l'absinthe est moins importante qu'en France, un fait divers (un père de famille alcoolique notoire massacre sa famille après avoir fait la tournée des bars) achève de convaincre les législateurs de la dangerosité de l'absinthe, l'interdiction est votée en 1910.
L'absinthe aura été victime de son succès: décriée par les ligues de moralité et dévaluée par les distilleries sans scrupules et leurs "sulfates de zinc".
En France, un décret demande aux préfets d'interdire la vente d'absinthe dans les établissements publics en 1914, réservant la boisson à une consommation chez soi. Mais la fraude restant possible, le gouvernement interdit finalement un an plus tard la fabrication et la circulation d'absinthe. Raoul Ponchon, le poète absintheur, dira à ce sujet avec humour : "l'interdiction de l'absinthe a causé plus de malheurs que l'instruction primaire". 

Les succédanés

Rite de dégustation identique

L'interdiction est un coup dur pour les distilleries, notamment pour Pernod Fils qui ne produisait que de l'absinthe ! Elles tentent cependant de faire perdurer le mythe en proposant des apéritifs anisés sans sucre rappelant des souvenirs où l'on tente de recycler l'imagerie de la fée verte et le rituel de la cuillère : Amourette, Pernis, Petite Verte, Suprême Verte, Pontarlier-Anis, Féli 45 etc... Mais le mythe est éteint et en dépit de noms sans équivoque, le public se détourne de ces anisés qui n'ont pas le charme de l'absinthe et qui sont perçues comme de maigres consolations.
Le pastis de Paul Ricard, en 1932, rencontre le succès et la prospérité. 

Aujourd'hui

En Suisse dans le Val de Travers, berceau de l'absinthe, la fabrication n'a jamais vraiment cessé malgré l'interdiction. Des distilleries clandestines ont continué à fonctionner en dépit de descentes de police régulières. On se souvient notamment de la célèbre Malote qui à la fin de sa vie en 1969, continuait à distiller dans sa cuisine après avoir été traduite en justice !
En 1988, une directive européenne autorise la présence de thuyone dans l'alimentation et les alcools - ça tombe à merveille, cela permet donc concrètement de produire de l'absinthe (voir Lois).
En 1994, on voit réapparaître le mot absinthe sur des bouteilles d'alcool tchèques (l'horrible "absinthe" Habsburg), puis quelques années plus tard françaises (la Versinthe).

Aujourd'hui, toutes les absinthes sont disponibles mais ne sont pas forcément faciles à se procurer dans le commerce.
En France, la directive européenne a été aménagée de 1988 à 2011 et l'appellation légale pour l'absinthe est devenu "Spiritueux aux plantes d'absinthe". L'absinthe a retrouvé son nom en 2011.
En Suisse, 2005 aura vu une légalisation survenir et la presse papier comme télé a fait écho à ces évènements.
Gageons que d'ici quelques dizaines d'années lorsqu'elle sera moins chère, l'absinthe aura réintégré sa place d'apéritif favori.

L.-S. Rodriguez

 Merci au travail extraordinaire de Marie-Claude Delahaye sur lequel nous nous sommes appuyés pour rédiger cet article.