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Nulle recette d’absinthe n’est figée dans le temps
Au demeurant, P.A Delachaux admet bien volontiers qu’on ignore si « l’extrait d’absinthe » de 1787 est encore bien dégagé de sa fonction primitive de drogue médicinale plus ou moins buvable (entendez principalement « amère ») ou dans le meilleur des cas d’élixir au goût adouci par le miel ou la cannelle. L’on ignore de même s’il est à cette date déjà tenu pour un apéritif non sucré (qualité essentielle de l’absinthe du « Val-de-Travers » puisque les pelles ou cuillères à absinthe n’apparaîtront qu’en 1889 environ soit un siècle plus tard) ou seulement pour une liqueur digestive.
P.A Delachaux rappelle aussi très justement que nulle recette d’absinthe n’est figée dans le temps. Une lettre de Fritz Duval conservée de nos jours par sa famille en atteste. Elle souligne que du temps de Dubied Père et Fils (en 1798 encore donc…), l’extrait d’absinthe se diluait… à dose homéopathique dans du… vin blanc ! Puis, lorsqu’on imagina progressivement d’utiliser cet extrait non plus en raide remontant mais en rafraîchissant apéritif, on se mit à l’allonger d’eau. Dès lors, on modifia sa composition en diminuant la dose de grande absinthe au profit de l’anis et du fenouil. Veut-on un autre témoignage de la modification de la recette Duval ? Les archives du Musée de Pontarlier comprennent cette missive de F. Duval à son usine de Pontarlier, le 24 novembre 1874 : Veuillez envoyer à Joyet de l'absinthe plus foncée (veut-il l'allonger, c'est ce que je ne cherche pas à savoir) mais en outre il désire qu'elle soit très anisée et douce, car ses meilleurs clients boivent à Paris de l'absinthe de Veuve Gilliard dont ils lui chantent les vertus sur tous les tons et Joyet tient à recevoir quelque chose qui s'en rapproche. Pour la bonne compréhension de cet extrait, je précise qu’Édouard Joyet est un négociant en vins de ménage, de Bordeaux, d'Espagne, de Suisse et de Marsala pour Paris et la province.
C’est pourquoi, refuser à Suzanne-Marguerite Henriod d’être la mythique « Mère Henriod » du fait qu’elle n’a que 13 ans en 1769 ne constitue pas un argument recevable puisqu’il tombe sous le sens que « l’extrait d’absinthe » de 1769 est très loin de posséder les caractéristiques essentielles d’une absinthe suisse de tradition… Quant à l’étiquette bien connue du Musée de Neuchâtel faisant mention de « l’unique recette de Melle Henriod », elle peut fort bien remonter à 1775 – c’est à dire avant le mariage de Suzanne-Marguerite – et avoir été apposée par le Docteur Ordinaire sur ses pots puisque le serpent d’Hippocrate y figurant prouve qu’il s’agit d’un « extrait d’absinthe » à visée encore médicinale et non pas de l’ambroisie apéritive du Val-de-Travers. Cependant, l’alambic y figurant aussi suggère qu’il s’agit d’un produit distillé. Ces deux notions sont-elles incompatibles ? Du tout, puisqu’en 1810 encore, l’étiquette Perrenod Fils & Boiteux (Couvet) présente un homme acquérant la force virile par l’usage de cet extrait et un alambic. Aussi, à l’inverse des jugements à l’emporte-pièce de J. Kaeslin fondés sur des automatismes d’un généalogiste indifférent aux évolutions de l’usage des simples des prés, rappelons une dernière fois que, cerise sur le gâteau, Pierre Ordinaire est de surcroît le grand-père de Henri-François Andrié, distillateur à Couvet dès 1828 !
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